Journée pédagogique

J’m’ai fait un nouvel ami.

C’est Mathéo tu sais j’avais réussi à lire son nom sur la pancarte dans son cou dans le gymnase.

Mathéo je l’ai consolé à la journée pédagogique dans la cour.

Y’était tout seul accoté sur le mur pis j’étais à côté de lui pis j’me suis rendu compte qu’il pleurait.

Alors je lui ai demandé «Pourquoi tu pleures?»

Il m’a dit que quelqu’un lui avait dit «ça va t’apprendre à pas me suivre» et après il lui a cogné la tête sur le mur de béton.

Fait que je l’ai consolé pis j’me suis occupé de lui toute toute la journée
Je lui dit va boire de l’eau ça va t’aider mais il voulait pas
Je lui dit allez c’est pas grave tu vas bien t'amuser
Mais il voulait voir sa maman pis il avait chaud
Après il m’est arrivé la même chose
Après on a attendu longtemps longtemps pis on a joué longtemps longtemps.

Mathéo y’est pas vraiment excité.

Je le vois chaque fois à l’école après la sieste et pis je lui dis «Allo Mathéo!» et il me dit tout le temps «Je veux voir ma maman et j’ai chaud».

C’est tout le temps ça qui arrive depuis la journée pédagogique.

***

Des fois mon enfant me parle. Il plonge ses beaux grands yeux bruns dans les miens. Son regard est profond comme l’océan. Les mots qu’il dit sortent de sa bouche comme des bouées de sauvetage. Quand il fait ça c’est comme si la vie nous prenait par surprise tous les deux, dans son grand souffle, avec toute sa force et sa beauté.

La vie partout tout le temps, dans la cour d’école grise, dans la lumière qui se prend dedans.

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Vous et moi.

Le café qu’on vient de m’apporter est froid. Parce qu’on l’a fouetté, il fait de petites bulles en surface. Regarder les bulles pétiller m’occupe un court instant. 

Je suis venue ici pour écrire mais je ne sais pas quoi écrire. À ce stade, vous vous dites, comme moi, qu’il n’est pas nécéssaire de publier quoique ce soit quand on n’a rien à dire. Nous nous disons donc la même chose en même temps et voilà au moins quelque chose qui me rapproche de vous. Quand je pense à vous écrire, au fond, c’est seulement pour ça, pour être avec vous, plus près de vous que jamais, quand vous croiser dans la rue m’est insuffisant, quand la nature des liens entre nous me paraît trop fragile; quand il me semble qu’il nous faudrait plus, et mieux. Voulez-vous faire connaissance? est probablement la question que je tente de vous poser ici. 

Sur la piste cyclable qui ondule le long du chemin de fer, on a installé des chaises qui se font face. S’y assoir est un risque: quelqu’un d’autre pourrait venir et nous regarder dans les yeux. Parfois, je rêve d’y passer une journée et d’enfiler les conversations. Vous pourriez me parler, et je pourrais faire votre portrait en mots.

Vous me diriez qui vous êtes, ou ce que vous croyez être; ce que vous voudriez devenir; ce que vous étiez, avant que quelque chose ne vous arrive. Vous me diriez que vous avez chaud depuis cinq jours et je vous parlerais de l’effet que me fait cette chaleur: l’effet d’un piège. Je vous dirais que je fuis ma maison parce que c’est un four et que je me réfugie là où je peux; mais que tout m’oppresse et que l’absence de domicile fixe me donne l’impression d’être en fuite. Vous me diriez que vous êtes pris au piège vous aussi, mais ce ne serait pas le même que moi. Nous nous rendrions compte que tout nous unit, ou que tout nous sépare; nous serions étonnés de l’un ou de l’autre. 

J’ai souvent le goût de vous rencontrer mais je ne sais pas comment faire. Tout le monde dit que nous avons perdu nos aptitudes sociales, le nez dans nos téléphones, mais bien honnêtement je doute avoir jamais eu d’aptitudes sociales. Ce qui est rassurant, c’est que ça ne paraît pas. À ce stade, vous pourriez me dire que vous aussi vous en manquez et je pourrais vous répondre en riant que ça ne paraît pas non plus. Nous deviendrions gênés d’avoir admis notre gêne et le silence s’installerait, pesant. Le train passerait. 

Pour vous faire parler, je vous poserais des questions. Vous les trouveriez banales, mais vous aimeriez y répondre parce qu’au fond, vous auriez envie de vous raconter. Vous me parleriez de votre enfance peut-être. J’aimerais voir se dessiner autour de nous votre récit. Il flotterait dans l’air, votre maison, vos parents, votre autre pays, le voisin qui vous a fait mal, la petite fille qui vous aimait, vous diriez les choses de surface, ou au contraire vous direz des choses épouvantables, terribles, surpris vous-même d’en être capable, et vous me demanderiez de laisser flotter, de ne rien écrire. Ces choses resteraient dans l’air, en suspens, et le train passerait à nouveau. 

Je pense à vous en écrivant aujourd’hui et vous n’avez pas de visage. Par la fenêtre du café, je tente de vous en donner un en regardant passer les gens. Je m’imagine qu’ils sont vous; que vous êtes eux. Un gouffre profond et dense s’ouvre en moi. Comme il est curieux d’imaginer vous rencontrer. Comme il est bon de penser qu’un très mince fil pourrait traverser le vide qui flotte entre vous et moi.
 

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Mai (le joli mois de)

Ce matin, le petit installe sa petite chaise berçante sur le balcon avant et, comme une petite vieille, regarde passer. Les voitures, les gens, les vélos, ça pourrait être le train, les vaches. Son visage plein de soleil se tourne vers moi et la joie dans ses yeux m’annonce enfin le printemps.

En allant le porter à la garderie, je vois.

Un homme en bicyclette sifflotte: «glory glory alleluia!». Des femmes, belles comme des fleurs. Des hommes contents de les voir. La terrasse d’un café ouverte et un homme qui s'y assied en tendant son visage au soleil, les yeux fermés. 

Les enfants de la garderie accueillent mon fils avec des cris de joie. Ils vont au parc. Ils ont des serviettes pour essuyer les modules de jeux, encore mouillés de la nuit. Ils semblent sur le point d’exploser de joie.

Ça bourgeonne mes amis, ça bourgeonne.

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Elles - portrait no 2

J’entre chez elle. Comme beaucoup d’appartements de Rio, le sien semble fait de petites boîtes déposées côte à côte, plafonds bas, pièces sans lien apparent les unes avec les autres. La cuisine est aussi la pièce d’entrée. Une petite table et trois chaises sont coincées entre le réfrigérateur et le four. Il fait très chaud; la soupe mijote sur le feu. Passé la porte, un petit couloir en forme de L mène soit à la chambre, soit à la salle de bain, soit au salon.

Le salon est la seule pièce climatisée de l’appartement, la porte en est donc close. De grandes fenêtres donnent à voir, en face, la favela dont les maisons de carton illuminent un flanc de montagne. C’est beau. Souvent, ce qui est beau est également triste, ce qui est triste est aussi beau, c’est ce que je me dis en regardant, honteusement à l’abri, l’amoncellement de vies humaines cordées sur ce flanc de montagne, tout près, si près.

Je m’assieds sur le divan. Les autres aussi. Je me terre un peu en moi-même, comme souvent quand il faut rencontrer des gens. Je croise les jambes et me prépare à garder le silence. C’est là qu’elle vient me voir. Elle s’agenouille près de moi, plonge ses yeux dans les miens, et me parle. Et toi? demande-t-elle, simplement.

Elle a une cinquantaine d’années, un beau visage très doux, et de grosses lunettes derrière lesquelles perçent des yeux d’une grande intelligence. Elle est petite et fine. Sa main s’est posée sur mon genoux avec un naturel qui me désarme. Toutes mes barrières tombent. Alors que je réponds quelque chose de banal, elle me regarde intensément, et je me sens démasquée. Mes mots vides tombent entre nous, et quand elle a fini de comprendre qui je suis, elle me sourit, se relève et me laisse seule. 

Je reste sur le divan avec l’impression d’avoir été vue et écoutée alors qu’en apparence je n’ai rien montré; rien dit.

D’elle, qui vit dans un petit appartement de Rio, en face d’une favela, d’elle qui a une soupe sur le feu et un salon climatisé, d’elle je garde le souvenir très doux d’une vraie rencontre.  

Elles - portrait no 1

J’ai deux fils, dit-elle. Qui s’occupera de moi quand je serai vieille?

Elle s’affaire dans la cuisine. Elle a la jeune cinquantaine, refuse le blanc dans ses cheveux à grands coups de teinture, fait du sport, cultive un joli corps, comme toutes les brésiliennes. Elle s’affaire dans la cuisine à préparer un repas pour mon fils qui aura faim tout à l’heure. Comme toutes les mères, mais bien plus que moi, elle pense à tout. Dans un plat elle met les pâtes, dans un sac des bananes et des petits biscuits. Elle accepte l’aide que je lui offre.

Je lui explique dans mon portugais de fin de soirée que là-bas, au Nord, les hommes font les choses aussi. Elle trouve cela merveilleux, semble même s’étonner que cela soit possible. Moi aussi je m’étonne de sa réaction, comme si je mesurais dans la seconde l’ampleur du monde qui nous sépare. Vous êtes ingénieuses, dit-elle, de les laisser à eux-mêmes. Elle parle comme dans l’ancien temps. Elle parle des hommes comme si c’étaient des enfants. Elle parle d’égalité comme si c’était impossible ici. Elle a probablement raison, pour l'instant.

J’ai deux fils, dit-elle, et je serai très gentille avec leurs femmes quand ils se marieront, pour qu’elles daignent s’occuper de moi quand je serai vieille.

Elle gère sa maisonnée: sa vieille mère, sa vieille tante, son mari, son fils. Elle a de l’argent. Elle est chanceuse. L’argent se fait rare au Brésil. Elle nous accueille comme rois et reine. Elle sert le café, le pain, le jus de mangue frais pressé, les viandes froides, le fromage frais, les biscuits qu’elle a faits pour faire plaisir au petit, dans ses jolies assiettes de porcelaine russe.

J’ai deux fils, dit-elle, le plus vieux est à une heure d’ici et ne vient jamais me voir, le plus jeune veut partir au Canada.

Tout dans sa voix prend soin. Tout dans son corps prend soin. Tu es triste, lui dis-je, elle me répond que oui, et dans ses yeux passe une légère lassitude.

Ça ne dure pas. La reine de la maison est solide. Je me repose sur elle aussi. Tout le monde le fait.

Coquetteries

Au mois de novembre, l’angoisse m’est tombée dessus avec fracas.

Me voilà donc, après moult visites chez l’homéopathe, le naturopathe, l’acupuncteur, l’ostéopathe et ­­la psychologue, débarquée dans le bureau beige et sans fenêtres d’un psychiatre moustachu portant lunettes qui s’apprête à poser un diagnostic de trouble anxieux. Ceux qui me connaissent ne sont pas plus surpris que moi. 

Conversation.

Lui: Que puis-je faire pour vous madame.

Moi: J’ai un trouble anxieux.

Suivent plusieurs minutes de données confidentielles grâce auxquelles, cher lecteur chère lectrice, nous pouvons tout de suite aller à l'essentiel.

 Lui: Le nom de votre mère…

Moi: Baillargeon.

Lui: Votre père…

Moi: Courchesne.

Lui: Ah c’est drôle, complètement québécoise alors.

Moi. Euh, oui?

Lui: Vous êtes vraiment très typée pourtant.

Mo:. On m’a dit ça oui.

Lui: De l’amérindien peut-être?

Moi: Quelqu’un a certainement du coucher avec quelqu’un un moment donné oui.

Lui: Quelle tribu?

Moi: Je ne sais pas.

Lui: Ah bon, ça ne vous intéresse pas?

Moi: Euh…

Lui: Et vous faites du jazz.

Moi: Oui.

Lui: Et dans votre jazz trouve-t-on des influences amérindiennes?

Comme il a de la moustache, des lunettes, et qu’il m’a dit être psychanalyste en plus de psychiatre, comme, bref, il a l’air sérieux, mon incrédulité ne cesse de croître. La pièce sans fenêtres me joue-t-elle des tours? Où suis-je? Dois-je vraiment répondre à cette question?

Moi: Euh non… c’est… du jazz… euh…

Lui: Moderne?

Moi: non…. Du jazz… euh…

Lui: Classique alors.

Moi: Disons ça oui.

Un doute s’installe: il me semble que quelque chose cloche qui n’est pas uniquement dû à mon trouble de l'anxiété.

Suivent bien d’autres données confidentielles qui nous amènent au point culminant de la conversation. Tout est terminé: je suis bel et bien anxieuse; il suggérera à mon médecin un médicament à prendre si je sens que j'en ai besoin. Puis-je faire autre chose pour vous madame, non monsieur, merci beaucoup. Puis il me dit.

Lui: Quelque chose me chicote tout de même.

Moi: Ah bon.

Lui: Nous avons parlé de votre manque de confiance, adolescente. Maintenant, que faites-vous pour améliorer votre estime physique de vous?

Moi: (silence)

Lui. Parce que (il fait un grand geste de la main, me désignant dans mon intégralité) je peux voir que vous n’êtes pas très coquette.

Moi: (stupeur)

Lui: Bon vous me direz, ce n’est qu’une visite chez le médecin, mais tout de même…

Moi: (stupeur)

Lui: Vous arrive-t-il de dépenser de l’argent pour acheter des vêtements, des cosmétiques…

Moi: (stupeur)

Lui: Vous savez l’image des femmes est très importante dans la société.

Moi: (stupeur)

Lui: Dans votre milieu, vous devez être en contact avec des coiffeuses, des maquilleuses… elles peuvent vous donner des conseils, vous savez, souvent l’image que l’on a de nous-même est erronée, des professionnels peuvent avoir un bon recul!

Moi: STUPEUR.

Son ton est celui d’un bon père de famille. Il se dit probablement qu’il m’aide. Pendant qu’il se dit qu’il m’aide, moi je me dis ah voilà ce qui clochait! C’est un con en fait! Et je regrette aussitôt toutes les données confidentielles versées en toute confiance dans son oreille poilue.

Ensuite, je m’en vais.

Je ne suis pas moins angoissée.

C’est encore le mois de novembre.

Moi et mon manque de coquetterie allons nous promener dans la rue. Il fait noir, et quelque part dans un local beige et sans fenêtres, quelqu’un qui a des diplômes, une moustache, des lunettes et une opinion sur le jazz amérindien donne à des patients fragiles des conseils des années 50.

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NB - Moi et mon anxiété n’avons pas l’énergie de faire une plainte en déontologie, mais nous allons avertir la clinique qui a référé l’énergumène.

Regarde

Tu me parles tout le temps de concessionnaires.

Ou de cours à scrap.

Ou de garages.

J’aurai jamais une autre passion me dis-tu quand je te demande de me parler de ton deuxième sujet d’intérêt pour changer.

J’ai tendance à te croire, ça fait 4 ans que j’entends parler de ça tous les jours, l’affaire qui m’intéresse le moins au monde, les chars. Tu connais toutes les marques, tous les modèles, t’apprends tes lettres et tes chiffres en lisant les plaques d'immatriculation. Tu commences même à reconnaître les logos des concessionnaires. Tu te fais chum avec tous les garagistes que je paye pour réparer mon vieux bazou. Tout le monde te trouve cute. Aller faire laver l’auto figure parmi tes activités favorites.

Maman regarde un concessionnaire de Honda.

Fils regarde la beauté dans les couleurs des nuages.

Maman regarde une remorqueuse CAA.

Fils regarde comme les feuilles dans cet arbre prennent la lumière.

Aujourd’hui, fin novembre, j’ai passé mon temps à être tannée de me faire parler de l’affaire qui m’intéresse le moins au monde. J’ai été impatiente comme je le deviens des fois, quand rien fait mon affaire, le rythme des autres, la manière des autres, ton rythme, ta manière. J’étais pas bien. Fatiguée. Rancie comme une vielle pomme qui traîne sur le comptoir. Pu capable. C'est pas toi hen, tu sais ben, les adultes, c'est plate des fois surtout au mois de novembre. J'essayais de rester fine pareil.

Maman regarde un transporteur de véhicule qui va à la cour à scrap.

Fils regarde le bleu du ciel.

Ce soir, fin novembre, on arrive dans notre maison vide avec les courses et la noirceur prend toute la place. Je mets de la musique. Ça va mieux. Tu commences à jouer avec tes petites voitures. Je fais à souper. Je fais du ménage avec une sorte de ferveur, comme si tout en dépendait. Je prends des pauses pour te regarder jouer. Des fois t'arrêtes pour danser parce que t'aimes la musique que j’ai mis. T’es beau. T’es de bonne humeur. Tout à coup, la vie revient me voir avec son grand souffle. Tout à coup, je suis aussi heureuse que j’ai été morne toute la journée. Ça se peut pas être heureuse comme ça. En cachette de tout le monde. Parce que la musique est bonne. Parce que tu danses. Parce que le souper est bon. Parce que ma maison est belle. Parce qu’on est bien ensemble.

Maman regarde je fais une course de véhicules.

Mon amour regarde comme on est heureux. 

 

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* Merci à Fred Fortin.

Cher petit

Cher petit,

Je reviens d’une longue tournée demain. À l’aéroport, tu vas venir me chercher, et toutes mes pensées convergent vers cet instant précis où je pourrai enfin te serrer dans mes bras, t’embrasser dans le cou, sentir ton odeur et te dire que je t’aime. Que je t’aime, je t’aime, je t’aime.

Ce n’est pas vrai. Toutes mes pensées convergent vers cet instant précis où le monde que je croyais te léguer a basculé dans l’horreur, la guerre, l’innommable laideur de l’homme. Toutes mes pensées convergent vers toi qui n’a que trois ans et qui pourra, pour quelques temps encore, tout ignorer de cela. Mais pas pour très longtemps. Et moi qui suis ta mère, petit, mère inquiétude, mère amour, je m’excuse, si tu savais. Je n’ai jamais pensé à ça, enceinte, que peut-être que tu vivrais dans un monde de terreur. Je savais que la terre était à bout de souffle et c’était bien assez pour m’inquiéter. Je ne savais pas qu’il faudrait composer au quotidien avec ce monstre terrible, avec la laideur des fous, et apprendre à apprivoiser le vertige, cette idée que tout peut finir à tout moment.

Je suis musicienne comme tu sais petit, ce que je joue n’est pas bien dangereux, en général c’est du swing ou du jazz ou encore des fois du rock n’roll, je ne dis pas de poésie subversive, je ne fais pas dans la chanson engagée, je devrais sûrement, mais tu sais petit, depuis hier, je suis subversive, parce que peut-être qu’à partir de maintenant, ça prendra du courage pour aller donner un spectacle, et du courage pour aller voir un spectacle.

Je sais que la beauté va émerger de partout, petit, tu vas voir, je vais te la montrer. Là, des dessinateurs vont dessiner, là, des cinéastes vont tourner, là, des écrivains vont écrire, et moi je vais faire de la musique, tu vas voir, beaucoup plus et beaucoup mieux qu’avant.

Tu vas voir qu’on va s’aimer beaucoup, aussi. Toutes les histoires qu’on va se raconter, s’inventer pour réenchanter le monde, le soir avant de dormir. On va faire notre lit dans un drapeau blanc, c’est René Lussier qui chante ça dans une très belle chanson, tu vas voir, je vais te la faire entendre, on dansera, ça s’appelle La valse qui console.

Il faut qu’on se console petit. J’aimerais pouvoir te dire que je vais te protéger.

En attendant, à demain à l’aéroport, ton petit corps contre le mien, je me suis tant ennuyé de toi.

Je t’aime,

Ta mère. 

 Illustration: Paule Baillargeon

Illustration: Paule Baillargeon


Le déchirement

Stupidement, en devenant mère, je n'ai pas vu venir le déchirement.

Pensées de mère musicienne, court extrait. 

«Quelle chance! 25 jours de tournée en Colombie-Britannique! De bons cachets! De la musique pour gagner ma vie! Un voyage! Quelle horreur! Abandonner mon enfant! Ne pas le voir pendant 25 trop longues journées! Ne pas être là quand il a besoin de moi la nuit! Causer larmes, troubles de personnalité, sentiment d’abandon! Oui mais la nécessité? Comment gagner ma vie, si je refuse? Et que fera le groupe sans moi de toute façon? Oui mais les pères, eux, ils partent! Je le sais, je leur ai demandé! Et le féminisme dans tout ça? Et ma carrière? À quoi bon une carrière? Qu’est-ce qu’une carrière? Et l’argent? Pauvre enfant! Comme je vais m’ennuyer! Survivrai-je à cet ennui? Comment font les pères? J’ai hâte! J’ai peur! Je ne veux pas y aller! Je ne peux pas refuser!»

Finalement, ce n’est pas si mal. Je suis partie, mon enfant a pleuré, mais maintenant, il a l’air de bonne humeur. Je lui tricote des petits foulards que je lui envoie par colis express quand j’angoisse trop, et le temps passe. Pendant que le temps passe, je vois de beaux paysages, je joue de la musique et je gagne ma vie. D’aucuns diront qu’il y a pire.

Heureusement, malheureusement, je suis sur «une lancée». Ce métier que j'ai choisi sans arrière-pensée, tout bêtement parce qu'il me plaisait, me rattrape dans le détour. Autre tournée. Autre déchirement. De plus en plus profond, le déchirement. 

De quelque côté que je me situe sur la feuille de papier déchirée, il y aura toujours de l’autre bord ce à quoi j’ai renoncé, et je regarderai de loin cet autre continent, celui que j’aurai décidé de laisser aller. 

Puis je prendrai mon petit bateau et je ramerai de l'autre côté. Et ainsi de suite, d'allers en retours. Le centre en moi-même. 

 Mon petit et son tricot tout neuf, pas plus tard qu'aujourd'hui.

Mon petit et son tricot tout neuf, pas plus tard qu'aujourd'hui.

T'aimer.

Mon petit a presque trois ans. Il me jase. J'apprends de nouvelles choses.

Ce matin alors qu'on marche au chaud soleil de septembre ce verbe fait son apparition dans mon dictionnaire, le verbe t’amour.

Maman, toi tu me t’aime, me dit mon petit.

Oui, je t’aime. Tout t’amoureras, tout le temps, petit, comme tu t’amoures si bien toi-même.

Avec t’amour, ta mère. 

C’est un secret – deuxième partie.

Dans un billet, il y a très longtemps, j’expliquais qu’il fallait ne rien dire, surtout ne rien dire d’un projet. C’était pour lui laisser une chance d’exister, de se mettre au monde, à l’abri des oreilles indiscrètes, parce que, le projet étant paresseux, quand il se sent su, il s’éteint.

L’un d’eux vient d’aboutir. Un projet que je nourris depuis trois ans. Trois longues années de labeur intermittent, de doutes, d’angoisses, de moments de bonheur. J’écris ces mots et les cloches du cliché sonnent glorieuses. Et pourtant le petit objet que je tiens dans mes mains depuis hier, mon premier album, un objet normal tout ce qu’il y a de plus objet, est ce que j’ai accompli de mieux, avec mon propre cerveau, mon propre cœur, et beaucoup d’aide.

Comme on l’a souvent entendu, au début, il y eut la création. Jamais facile, toujours à l’arraché. C’est comme ça quand on a un petit enfant et c’est aussi comme ça que je suis. C’est très (trop?) difficile. J’ai aimé lire, un moment donné cette année, de Fanny Britt en entrevue que pour elle la création était en un mot «pénible». Ça m’a rassurée.

Pourquoi on le fait, d’abord? est la question qui vient au moins une fois par jour. Et pourtant je me souviens du moment où m’est venu ce bout de musique pendant que j’écoutais l’orage au mois d’août dernier dans ma cour. Une épiphanie. Dans mon cas, d’une rareté extrême. Mais c’est fou comme c’est agréable.

Reconnaîtrez-vous l’épiphanie? est la question qu’on se pose une fois qu’on a l’album dans ses mains. Un album, quelle absurdité au fond. Au moins il est entièrement recyclable. Au moins je le trouve beau, avec son petit livret illustré par ma mère. Au moins j’y tenais, à l’objet physique, en vieille nostalgique que je suis, et si j’avais pu, je ne l’aurais fait qu’en vinyle, pour que vous soyez forcés de l’écouter d’un bout à l’autre, et non, comme ne cesse de le suggérer une journaliste culturelle de Radio-Canada, à la pièce selon vos préférences.

Parce que je l’ai tellement réfléchi, cet objet. D’un bout à l’autre, du haut vers le bas, en boucle et à reculons. Parce que rien ne peut être mis à part, parce que tout est lié, parce que c’est un tout. Parce que, l’autre soir, alors que j’étais particulièrement stressée, je l’ai mis dans ma cuisine et qu’au bout de la demie-heure de musique, j’allais beaucoup mieux. Et ça, c’est incroyable, parce que quand même, c’est moi qui l’ai fait. Et donc, si vous me demandez «c’est quoi le genre de musique?», tout ce que je peux répondre, c’est ça: mettez-le dans votre cuisine d’un bout à l’autre le soir alors que votre vie vous sort par les oreilles et calmez-vous.

Il n’est pas parfait. Mais il est né, je l’aime et je fais des métaphores de maternité.

Mesdames et messieurs, voici Paysages du jour tranquille.

 

Ma petite histoire du foulard.


Je me suis abstenue pendant des mois d’en parler, fatiguée par le babillage incessant d’une société confuse. C’est maintenant que je me risque, et je m’excuse d’avance d’en rajouter. Je vais vous raconter ma petite histoire du foulard: c’est la seule que je connaisse. C’est la mienne. 

J’étais en voyage en Europe de l’est. Je visitais la petite ville de Mostar, en Bosnie.

Nous étions une dizaine à voyager ensemble le temps d’une journée, par les bons soins d’un guide extraordinaire, un bosniaque musulman nommé Bata. Il y avait dans le groupe un couple d’allemands, un anglais, une bulgare, un américain, une ukrainienne, et je ne sais qui d’autre encore. Nous étions la moitié d’hommes et de femmes, et nous étions tous jeunes, très curieux et, bien sûr, très différents les uns des autres. Cela fait déjà bien des années de cela, et ma mémoire ne conserve de la longue journée qu’un seul souvenir persistant.

C'est à la tombée du jour que nous sommes arrivés à la Dervish House, une petite maison toute blanche construite dans une immense montagne creuse. De cette montagne, dixit mon carnet de voyage de l’époque, coule une source de 19 km de long dont jamais personne n’a pu trouver l’origine. C’est un lieu considéré comme sacré et que je ressentais comme tel, l’énorme montagne couvant la toute petite maison de sa lourde robe grise.

Les derviches sont musulmans et pour entrer, nous, femmes, moitié du groupe, devions porter le foulard. Le guide avait tout prévu, et les tissus distribués, puis posés sur nos cheveux, nous avons commencé notre visite.

Nous avons parcouru avec émerveillement la splendide maison avant de nous assoir tous ensemble en silence pendant de longues minutes, question d’écouter le calme. Nous étions donc là, assis en cercle, nos yeux sagement fermés. J’ai ouvert les miens et c’est là que j’ai vu ce qu’il y avait à voir avec beaucoup de clarté: ces gens, que je connaissais peu mais que j’aimais déjà pour avoir passé avec eux une journée extraordinaire, avaient changé. Pas les hommes: eux, je les reconnaissais. Mais les femmes avaient toutes disparu. Sous le voile, Katya, Nadja, moi-même et les autres étions devenues femmes. Femmes tout simplement, femmes tout court, et femmes uniquement. Femmes. Toutes ensemble, regroupées, cataloguées, toutes ensemble invisibles.

Je me souviens de la frustration. Là, dans le calme, dans le silence, dans la montagne, je me souviens d’avoir vu disparaître mes amies et moi avec, et d’avoir vu chaque homme dans sa grande et belle individualité.


Et quand je vois une femme voilée à Montréal, c’est à ça que je pense. 

JICIIJM

C'est l'hiver et il fait hiver. Il fait neige brune et bottes sales, gros manteau et face gelée. Je pousse ma poussette pleine de bébé et de commissions à l'assaut des bancs de neige telle une conquérante. C'est dur; c'est lourd; je suis concentrée. J'ai une queue de cheval à moitié défaite. J'ai les cheveux dans la face. Le vent nous fouette et nous mord; je suis encore loin du but.

J'aperçois au loin un gars en bicyclette qui roule en sens inverse sur le même trottoir. J'entrevois le drame. Heureusement, c'est large sur St-Denis, alors il passe sans problème à côté de moi. C'est à ce moment qu'il me dit, toujours roulant, «vous êtes très jolie, mademoiselle». Très gentiment, avec un sourire. Je me retourne, il est déjà loin.

Comme je n'y ai pas cru une seconde, j'ai tout de suite compris qu'aujourd'hui 18 décembre, c'est la Journée Internationale du Compliment Impromptu à l'Intention de la Jeune Maman (JICIIJM). Aujourd'hui, tous les hommes de la planète sortent de chez eux, sillonnent les rues à la recherche d'une nouvelle mère, de préférence négligée et fatiguée, et lui disent quelque chose de gentil.

C'est vraiment fabuleux, la JICIIJM.
J'ai beaucoup aimé mon expérience.

Célébrités

Laissez que je vous raconte une histoire. 

J'ai décidé d'aller étudier un peu en littérature en janvier, un peu voulant dire «en étudiante libre», pour faire travailler ce cerveau qui, me semble-t-il, patauge encore dans les brumes épaisses de la maternité. J'ai pensé à McGill pour la beauté du campus, oui seulement pour cela, pour la beauté. En parcourant la liste des cours et des professeurs, je tombe sur Alain Farah. Tiens Alain Farah! Celui-là même dont j'entends tout le temps parler, dont le «Pourquoi Bologne» est sur toutes les lèvres et, semble-t-il, dans toutes les chaumières, celui qui vient juste de passer à Tout le monde en parle et qui fait régulièrement chronique à «Plus on est de fous plus on lit». Bref, cette jeune star montante de la littérature, ce curieux et brillant spécimen enseigne à McGill. Fort bien, que je me dis, à McGill j'irai. 

Je me mets donc à lire «Pourquoi Bologne» et voilà qu'à chaque page se cache une phrase, au moins une, sur laquelle je m'arrête pour respirer un peu et dont je me dis ah j'aurais aimé l'écrire celle-là. 

Puis aujourd'hui je vais au salon du livre, ça doit bien faire une éternité que je n'y suis pas allée, et je vais m'asseoir sur une petite chaise pliante pour écouter en direct Marie-Louise Arsenault livrant son émission. Et alors que je me lève pour quitter, je le vois, LUI, Alain Farah. Je me dis que non quand même je ne vais pas faire comme tout le monde et lui dire bravo je lis votre livre et je vous trouve vraiment très très bon, non je ne vais pas faire comme tout le monde, je vais passer mon chemin, et je ravale mes éloges quand soudain Alain Farah me regarde et me dit: 

Bonjour Blanche! Comment vas-tu?

Et alors que je suis là absolument stupéfaite et que je bafouille un «bien toi?» qui n'a vraiment rien de convaincant, il en rajoute en me demandant si je me souviens de lui. «Te souviens-tu de moi?»

Je maudis cette mémoire défaillante, ce handicap atroce, qui me fait oublier presque chaque être humain que je croise, pas seulement le nom, le visage aussi, c'est une plaie, c'est une plaie, c'est une plaie. 

Alors je mens, je dis: bien sûr! C'est un demi mensonge, bien sûr que je me rappelle de lui, je l'ai vu à Tout le monde en parle dimanche passé. 

Puis je m'enlise dans les compliments parce que, tant qu'à être là, c'est vraiment tout ce que je trouve à dire, bravo ton livre, bravo tes phrases, bravo bravo. 

Merci, dit-il, et je m'enfuis. 

Alors Alain Farah, qui de nous deux est le plus célèbre?

 

la tête vagabonde

C’est dimanche matin et je suis assise dans ma cuisine. Pendant que mon enfant joue avec un truc en plastique, je coupe des fruits pour en faire une salade parce que je reçois pour le brunch. La radio est ouverte et j’écoute les nouvelles. J’apprends par la voix posée d’un homme qui articule bien qu’un typhon a ravagé les Philippines. Je pense un instant, profondément, aux gens là-bas, morts, disparus, et à ceux qui restent, en deuil, affamés, portant leurs enfants sur les routes, ne sachant où aller, que faire, au bord de l’abime ou en plein dedans. J’y pense beaucoup et je me sens triste d’une tristesse miséreuse, sans ressources, sans espoir. Puis mon regard croise la papaye orange et juteuse que je suis en train de couper, son étiquette «Product of Mexico» s’installant dans mon œil au passage. Je pense : cette papaye est délicieuse.

Et c’est là dans cette pensée de ma tête vagabonde que s’installe la fin du monde, insidieusement, ordinaire comme un jour de novembre.

Je suis snob de la nouveauté culturelle.

Je suis snob de la nouveauté culturelle. Celle qui vient de sortir et dont tout le monde parle. Surtout quand tout le monde dit que c'est bon. Ça fait que je finis par me rendre compte que c'est bon pour vrai beaucoup trop tard. Je suis toujours en retard de deux ans, minimum. Karkwa, en retard de deux ans. Martin Léon, en retard de deux ans. Avec pas d'casque, en retard de deux ans. Dans la lune. Snob. Ailleurs.

Aujourd'hui 1er septembre, mon p'tit gars tient sa petite voiture rouge dans ses mains et je tiens mon p'tit gars dans les miennes. On danse à propos de la journée qui s'en vient qui est flambant neuve et on trouve ça bon.

Bonne rentrée culturelle! Je vous en parle dans une couple d'années.

Celui d'avant, celui d'après

Dire qu'on a même pensé à nommer l'ensemble du domaine domestique du doux terme d'«art ménager» pour réconforter les laveuses de vaisselle sale du monde entier. L'art ménager ne lave pas que la vaisselle, il lave le cerveau.

J'en suis à ces réflexions depuis un mois. Ça fait un mois que je n'ai rien écrit, parce que rien de ce que j'ai à dire ne me semble d'intérêt public. C'est le problème du féminin: c'est à la maison que ça se passe, et c'est à la maison que ça reste. Avoir un enfant nous y confine, qu'on le veuille ou non. Je ne fais pas de guerre des sexes ici: oui, les hommes lavent la vaisselle sale. Mais rester à la maison avec son enfant implique nécessairement de laver le plancher pendant sa sieste, une réalité que l'homme au travail ne connaît généralement pas.

Mon cerveau ainsi lavé depuis des mois, je me retrouve vide et insipide à l'orée de l'automne, vaguement effrayée de voir le monde entier se remettre à l'ouvrage, moi qui suis dans sa marge. Bien sûr, techniquement, je me remets aussi au travail, mais là n'est pas la question. Il s'agit de mon cerveau. Lavé.

Il y a eu un documentaire québécois co-scénarisé par Geneviève Rioux à propos des femmes créatrices et de la maternité. Je l'ai regardé cette année avec grand intérêt. Le film n'est pas mauvais, mais la petite heure de témoignages, dont certains passionnants toutefois, ne fait qu'effleurer gentiment un sujet profond comme un gouffre. Justement, il advient que me voici dans le gouffre, flottant quelque part entre le refus d'en rester là (mère à temps plein, dans l'éternel féminin) et le refus d'en changer. Pourquoi revenir à moi-même?

Doucement mais fermement gérée par un cocktail explosif d'hormones, je vivais depuis des mois dans une contrée appelée Plénitude. Persuadée d'être à la bonne place, au bon moment, à faire la bonne chose, j'avais une contenance éblouissante, une assurance totale, solide comme le roc, habitée, en plus, par l'Amour, ce qui est loin d'être désagréable. Voici que soudainement, garderie aidant, je récupère mes heures. Des heures, plutôt. Seule chez moi, j'interroge avec lassitude l'artiste en moi en me demandant où est-ce qu'elle est passée, et je constate l'absence totale de désir.

C'est inquiétant. Il n'en est fait mention nulle part dans le documentaire.

Ainsi va le féminin, mesdames et messieurs. Éternel mystère, personne n'ose en parler. Et les femmes dans leurs cuisines se demandent toutes en quoi se faire parler de conciliation travail-famille comblera le vide qui les habite quand elles flottent entre deux mondes, celui d'avant et celui d'après.



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Pour voir le film:
http://video.telequebec.tv/video/13616/cree-moi-cree-moi-pas


La vie sauvage

Des détails en veux-tu en voilà.
Je me suis levée avec des pleurs d'enfant les cheveux dans la face et la tête dans un étau. La nuit courte pleine d'insomnies coupées en morceaux coincée lourde dans mon cou. J'ai été chercher mon bébé. J'ai joué longtemps avec lui dans le lit, joué à se donner des becs, joué à se chatouiller, joué à attrape mon IPhone, joué à vérifier si cette dent est sortie finalement. On s'est levés, je l'ai mis par terre dans la cuisine, j'ai préparé son déjeuner, des céréales avec des bananes écrasées, évidemment je n'ai rien fait pour moi, en plus il n'y avait plus de lait pour le café. Après son déjeuner on a joué encore puis il a semblé fatigué alors tellement contente je l'ai remis dans son lit et j'ai été dans le mien et il s'est endormi tout seul et moi aussi. Dehors par la fenêtre j'ai entendu les enfants de la garderie aller au parc et j'ai prié pour qu'ils ne le réveillent pas. J'ai fait quelques rêves bizarres de demi-sommeil. À dix heures vingt minutes mon bébé s'est réveillé. Je me suis levée et j'ai décidé qu'on allait me chercher un café ensemble. On s'est habillés, on est sortis. Je me suis pris un grand café au lait et une chocolatine pour emporter au café du coin puis j'ai poussé la poussette jusqu'aux jeux d'eau du parc et j'ai mis mon bébé dedans pendant vingt minutes, le temps de boire mon café. Il était content et moi aussi. On est revenus à la maison, et il était de nouveau fatigué.

J'ai déposé mon bébé dans son lit pour qu'il s'endorme. J'ai marché jusqu'à l'ordi par réflexe, je suis allée sur Facebook par réflexe, et je suis tombée sur le blogue de quelqu'un. J'ai lu.

C'étaient des mots sauvages racontant des histoires sauvages.

J'ai entendu mon bébé m'appeler et je me suis levée d'un coup. Je suis devenue tout étourdie parce que je me suis levée trop vite, et je me suis accotée où j'ai pu, une main contre le mur une main sur un dossier de chaise, en respirant bien pour ne pas m'évanouir de fatigue, parce que je n'ai pas le temps de m'évanouir de fatigue. Après j'ai été rejoindre mon bébé et en le voyant, je me suis rendue compte que j'avais oublié qui j'étais, oui je vous le jure, j'avais oublié que j'étais devenue sa mère, le temps du texte sauvage et le temps de l'évanouissement debout.

Vous dire le bien que ça m'a fait.

J'ai récupéré ma vie et j'ai repris mon bébé dans mes bras. Il était content et moi aussi.

La vie sauvage est loin derrière moi.

                                                           
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Et pour lire les mots sauvages, c'est par ici.
http://www.lesfourchettes.net/pas-une-histoire-de-piscine