Le déchirement

Stupidement, en devenant mère, je n'ai pas vu venir le déchirement.

Pensées de mère musicienne, court extrait. 

«Quelle chance! 25 jours de tournée en Colombie-Britannique! De bons cachets! De la musique pour gagner ma vie! Un voyage! Quelle horreur! Abandonner mon enfant! Ne pas le voir pendant 25 trop longues journées! Ne pas être là quand il a besoin de moi la nuit! Causer larmes, troubles de personnalité, sentiment d’abandon! Oui mais la nécessité? Comment gagner ma vie, si je refuse? Et que fera le groupe sans moi de toute façon? Oui mais les pères, eux, ils partent! Je le sais, je leur ai demandé! Et le féminisme dans tout ça? Et ma carrière? À quoi bon une carrière? Qu’est-ce qu’une carrière? Et l’argent? Pauvre enfant! Comme je vais m’ennuyer! Survivrai-je à cet ennui? Comment font les pères? J’ai hâte! J’ai peur! Je ne veux pas y aller! Je ne peux pas refuser!»

Finalement, ce n’est pas si mal. Je suis partie, mon enfant a pleuré, mais maintenant, il a l’air de bonne humeur. Je lui tricote des petits foulards que je lui envoie par colis express quand j’angoisse trop, et le temps passe. Pendant que le temps passe, je vois de beaux paysages, je joue de la musique et je gagne ma vie. D’aucuns diront qu’il y a pire.

Heureusement, malheureusement, je suis sur «une lancée». Ce métier que j'ai choisi sans arrière-pensée, tout bêtement parce qu'il me plaisait, me rattrape dans le détour. Autre tournée. Autre déchirement. De plus en plus profond, le déchirement. 

De quelque côté que je me situe sur la feuille de papier déchirée, il y aura toujours de l’autre bord ce à quoi j’ai renoncé, et je regarderai de loin cet autre continent, celui que j’aurai décidé de laisser aller. 

Puis je prendrai mon petit bateau et je ramerai de l'autre côté. Et ainsi de suite, d'allers en retours. Le centre en moi-même. 

 Mon petit et son tricot tout neuf, pas plus tard qu'aujourd'hui.

Mon petit et son tricot tout neuf, pas plus tard qu'aujourd'hui.