Cher petit

Cher petit,

Je reviens d’une longue tournée demain. À l’aéroport, tu vas venir me chercher, et toutes mes pensées convergent vers cet instant précis où je pourrai enfin te serrer dans mes bras, t’embrasser dans le cou, sentir ton odeur et te dire que je t’aime. Que je t’aime, je t’aime, je t’aime.

Ce n’est pas vrai. Toutes mes pensées convergent vers cet instant précis où le monde que je croyais te léguer a basculé dans l’horreur, la guerre, l’innommable laideur de l’homme. Toutes mes pensées convergent vers toi qui n’a que trois ans et qui pourra, pour quelques temps encore, tout ignorer de cela. Mais pas pour très longtemps. Et moi qui suis ta mère, petit, mère inquiétude, mère amour, je m’excuse, si tu savais. Je n’ai jamais pensé à ça, enceinte, que peut-être que tu vivrais dans un monde de terreur. Je savais que la terre était à bout de souffle et c’était bien assez pour m’inquiéter. Je ne savais pas qu’il faudrait composer au quotidien avec ce monstre terrible, avec la laideur des fous, et apprendre à apprivoiser le vertige, cette idée que tout peut finir à tout moment.

Je suis musicienne comme tu sais petit, ce que je joue n’est pas bien dangereux, en général c’est du swing ou du jazz ou encore des fois du rock n’roll, je ne dis pas de poésie subversive, je ne fais pas dans la chanson engagée, je devrais sûrement, mais tu sais petit, depuis hier, je suis subversive, parce que peut-être qu’à partir de maintenant, ça prendra du courage pour aller donner un spectacle, et du courage pour aller voir un spectacle.

Je sais que la beauté va émerger de partout, petit, tu vas voir, je vais te la montrer. Là, des dessinateurs vont dessiner, là, des cinéastes vont tourner, là, des écrivains vont écrire, et moi je vais faire de la musique, tu vas voir, beaucoup plus et beaucoup mieux qu’avant.

Tu vas voir qu’on va s’aimer beaucoup, aussi. Toutes les histoires qu’on va se raconter, s’inventer pour réenchanter le monde, le soir avant de dormir. On va faire notre lit dans un drapeau blanc, c’est René Lussier qui chante ça dans une très belle chanson, tu vas voir, je vais te la faire entendre, on dansera, ça s’appelle La valse qui console.

Il faut qu’on se console petit. J’aimerais pouvoir te dire que je vais te protéger.

En attendant, à demain à l’aéroport, ton petit corps contre le mien, je me suis tant ennuyé de toi.

Je t’aime,

Ta mère. 

 Illustration: Paule Baillargeon

Illustration: Paule Baillargeon